Des scientifiques de l’université de Liège estiment que le sud-est du Groenland dispose d’un potentiel éolien énorme grâce aux puissant vents « catabatiques » qui soufflent quasiment en permanence dans la région. D’immenses parcs éoliens construits sur ce territoire où la densité de population est la plus faible au monde, pourraient selon les calculs de ces chercheurs, produire autant d’énergie que 200 réacteurs nucléaires. Une expédition a mis le cap sur le Groenland pour y installer 3 stations météo destinées à vérifier cette hypothèse.
Typiques des régions polaires, les vents catabatiques sont produits par le poids d’une masse d’air froid dévalant un relief. L’épaisseur de la calotte glaciaire qui recouvre 80 % du Groenland étant de 2.000 mètres en moyenne, ces vents froids déferlent en permanence du centre de l’île vers les rivages. Ils soufflent à 60, voire 80 km/h de moyenne avec des rafales dépassant souvent les 100 km/h. En installant dans les régions côtières quasi désertiques du sud-est du Groenland, des dizaines de milliers d’éoliennes (dont le facteur de charge[1] pourrait atteindre 80 %), il serait possible de produire plusieurs dizaines voire centaines de gigawatts (GW) d’électricité verte, estiment les scientifiques de l’Université de Liège. D’après les calculs du professeur Damien Ernst, « elles pourraient fournir autant d’énergie que 200 centrales nucléaires ».
Le climatologue Xavier Fettweiss a modélisé mathématiquement le phénomène. Mais il s’agit maintenant de vérifier ce potentiel sur place. C’est la mission qui a été confiée à Michaël Fonder, l’un des chercheurs de l’équipe. Il a embarqué à bord d’un voilier avec 3 petites stations météo. La première sera installée dans une vallée glaciaire, une autre au bord de l’océan et la troisième sur une île, au large. Fonder s’assurera que les données sont bien envoyées vers un serveur de l’université mais aussi à des scientifiques de Copenhague. Le Groenland appartenant au Danemark, ceux-ci participent également au projet. Complètement autonomes, les stations seront ensuite pilotées à distance et récolteront des données pendant 3 ans.
Global Grid
Mais comment l’électricité produite par un « eldorado » éolien dans le grand nord pourrait-elle être acheminée en Europe ? Pour les chercheurs liégeois, la réponse est simple : par des câbles sous-marins à très haute tension et courant continu que l’on appelle CCHT (ou HVDC en anglais) tels que ceux qui relient par exemple la Grande-Bretagne au continent ou le Celtic Interconnector en construction entre la France et l’Irlande. Ils permettent de transporter l’électricité avec très peu de pertes : 3 % pour 1.000 km.
Les scientifiques belges travaillent déjà depuis plusieurs années sur le concept du « Global Grid » ou Réseau Global. L’idée est de réaliser de grandes interconnexions, à l’échelle des continents, dans le but de générer de l’électricité à partir des meilleurs gisements éoliens et solaires et bénéficier ainsi d’un effet de foisonnement mondial en connectant électriquement des fuseaux horaires éloignés dans les deux hémisphères. « Le résultat de nos recherches montre que ce Global Grid ne relève plus de la science-fiction » expliquent-ils. Ils ont notamment cherché à définir un indicateur permettant d’évaluer dans quelle mesure plusieurs gisements d’énergie renouvelable intermittente peuvent mutuellement se « porter secours », c’est-à-dire compter sur la production de l’un ou plusieurs d’entre eux quand certains font défaut.
Dans le cas particulier d’une connexion entre l’Europe de l’Ouest et le Groenland, leurs résultats montrent que la qualité des vents du Groenland offre une réelle complémentarité avec ceux qui soufflent en Europe de l’Ouest. « Nos résultats montrent que si l’électricité générée par des parcs éoliens construits au Groenland était rapatriée en Europe, cette production permettrait de réduire de moitié les périodes de temps pour lesquelles l’ensemble des sites génèrent moins de 30 % de leur production maximale » nous expliquent-ils.
[1] Le facteur de charge d’une éolienne est le rapport entre l’énergie effectivement produite sur une période donnée et l’énergie qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné à sa puissance maximale durant la même période. Par comparaison, le facteur de charge des éoliennes onshore en Europe est de 20 à 25 % et celui des éoliennes offshore de 30 à 40 %.
Commentaires
Le coût des éoliennes, le coût des milliers de km de lignes HVDC.... A comparer au coût de 200 centrales nucléaires!! C'est vrai que pour le prix d'un EPR, on peut en faire des choses!
Ce projet est séduisant, tout en allant à l'encontre du principe du "circuit court", s'approvisionner en toutes choses à proximité de chez soi. Mais bon, c'est pas forcément contradictoire.
Pourquoi pas !
J'appelle aussi de mes vœux la multiplication des interconnexions pour obtenir à terme un réseau électrique mondial... L'idée d'installer des éoliennes au Groenland me semble cependant encore compliquée, tant sur le plan de la (les ?) ligne sous marine, que de l'installation et la maintenance de ces éoliennes un peu loin de tout. A ma connaissance la plus longue ligne sous marine HVDC est la ligne NordNed entre la Suède et les Pays Bas, elle fait un peu moins de 600km et 700 MW. Quand on regarde une carte, on se dit que la première étape serait de relier l'Islande au Royaume Uni. Ce projet avait été envisagé par les Islandais il y a une dizaine d'années, avant d'être abandonné pour des raison de coût. Ils ont finalement choisi d'accueillir des usines très électro-intensives comme les producteurs d'aluminium.
Excellente idée !
Il serait peut-être bon de vérifier que en zones boisées pentues gardées humides, contrastées avec des zones à roches nues latérales, le même système de vent à effet différentiel thermique soit possible, surtout en pays arides (vu le vent de sable qui vient de traverser l'Atlantique ?)...
Des vents catabatiques existent aussi en effet dans les massifs montagneux et soufflent des sommets vers les vallées.